L'hiver dans la Sierra Nevada orientale, en Californie, est aussi rude que magnifique. Des parois de granit s'élèvent au-dessus du désert, reflétant les lueurs alpines au lever du soleil avant de laisser place à des crêtes balayées par le vent et à des couloirs ombragés, remplis de neige et de glace. Les tempêtes peuvent surgir sans crier gare, effaçant les traces et stoppant toute progression. Et même par temps stable, le froid persiste tandis que l'exposition exige une précision constante. C'est un paysage vaste, silencieux et impitoyable. Et c'est exactement ce qui attire.
Cody Townsend, Tommy Caldwell et Bjarne Salen ont récemment accompli ici un parcours ambitieux : la toute première traversée hivernale des « Norman's 13 ». Enchaînant treize sommets en 8 jours, l'effort a nécessité des transitions sans fin et un déplacement continu à travers l'un des environnements alpins les plus complexes qu'on puisse imaginer.
Ce défi a su tirer pleinement parti de leurs forces combinées. L’efficacité de Townsend à ski, la maîtrise technique de Caldwell en escalade et l’expérience de Salen dans les longues aventures exigeantes de ski alpinisme ont fait naître un partenariat d'une rare complémentarité, une dreamteam alpine moderne fondée non pas sur des compétences qui se chevauchent, mais sur des aptitudes qui s’imbriquent parfaitement.
Que sont les « Norman's 13 » ?
Le parcours complet s'étend sur environ 160 km, avec un dénivelé positif estimé à 15 000 m. Il s'agit d'une progression continue et technique sur des crêtes exposées, des parois escarpées et un terrain alpin.
Contexte et motivation
L'idée de cette expédition n'a pas germé en hiver, mais en été. Pour Townsend, ce projet a pris forme grâce au projet de Kilian Jornet States of Elevation, quand Kilian a établi le FKT (Fastest Known Time) estival de l'itinéraire.
« En voyant les gros titres et les articles, je me suis plongé dans l'itinéraire lui-même », explique Townsend. « Je me suis très vite rendu compte que l'itinéraire estival reliait une multitude de superbes lignes de ski et que, avec les bonnes conditions, ce ne serait pas seulement une expédition pour cocher des sommets, mais un périple mêlant ski, souffrance et escalade de haut vol... trois aspects qui font les aventures épiques. »
Lorsque Townsend a proposé l’idée de cette traversée à son partenaire de longue date, Bjarne Salen, celui-ci a tout de suite adhéré au projet.
« Le versant Est de la Sierra est l’une des plus belles chaînes de montagnes au monde… La voir depuis le désert à chaque fois me coupe le souffle », a déclaré Salen.

Pour cette aventure, le duo décide de recruter un allié inattendu pour les accompagner : le légendaire alpiniste Tommy Caldwell.
« On dirait que les gens m’appellent quand ils veulent faire des choses pénibles… ce que j’adore », a fait remarquer Caldwell. « Quand quelqu’un de génial vous invite à faire quelque chose de cool, vous ne pouvez que dire oui. Il s’agit avant tout d’une aventure à ski, ce qui ne correspond pas vraiment à mon domaine de prédilection, mais heureusement, j’ai suffisamment d’expérience et je peux apporter ma contribution pour les passages d’escalade. »
Une fois l’équipe constituée, tout était prêt pour un voyage extraordinaire à travers les terrains accidentés de la Sierra.
Planification et préparation
La préparation de la traversée s'est déroulée sur plusieurs mois, en s'appuyant sur un entraînement intense et très spécifique. Cody Townsend a mené la charge, mettant en place son plan d'entraînement le plus intensif à ce jour pendant l'été, repoussant ses limites physiques tout en enchaînant de longues journées d'escalade technique dans la Sierra. À l'approche de l'hiver, cette base s'est transformée en un travail plus ciblé : missions de reconnaissance, journées combinant ski et escalade, et perfectionnement des mouvements sur des terrains mixtes.
Il s'est concentré sur les exigences techniques de l'itinéraire. Si les skis lui permettraient de parcourir une grande partie de la distance, une portion importante nécessitait de se déplacer sur des rochers exposés, souvent avec les skis attachés à son sac. L'entraînement a mis l'accent sur des transitions efficaces, des mouvements fluides entre l'escalade et le ski, et la capacité à maintenir l'effort pendant de longues journées exigeantes.

Salen a adopté une approche moins diversifiée, axée sur l'endurance. L'entraînement croisé, la musculation et une préparation physique régulière lui ont permis de développer sa résistance, tandis qu'une attention particulière portée à son alimentation et à son hydratation a permis à son corps de supporter un effort prolongé en altitude.
Au moment du départ, leur entraînement leur avait permis d'acquérir la condition physique, l'efficacité et l'endurance nécessaires pour s'attaquer à l'itinéraire.
Le grande traversée
Pour Townsend, la première journée a mal tourné presque aussitôt. Entre une mauvaise réaction au gluten et une maladie persistante, son corps a commencé à lâcher avant même que l'expédition n'ait trouvé son rythme. À mi-chemin de cette première journée, les certitudes issues de mois de préparation se sont effondrées pour laisser place à quelque chose de bien plus compliqué.

« Tu n’abandonneras pas », se répétait-il sans cesse.
Il a dû puiser dans ses réserves bien plus qu’il ne l’avait prévu, et bien plus tôt que prévu. Mais à la fin de cette première journée, quelque chose avait changé. Il avait créé un précédent : s’il avait pu endurer cela et continuer d’avancer, rien d’autre sur le parcours ne pourrait le faire abandonner.
Pour Caldwell, les premiers jours furent presque euphoriques. La Sierra lui offrait quelque chose de rare. Un air chaud et calme à 4 200 mètres d’altitude, de la neige sous les pieds et une impression d’espace vaste et tranquille qui semblait à mille lieues des rudes chaînes alpines. Il avançait facilement au début, porté par l’immensité du paysage et la promesse des jours à venir.
Au fil des jours, de longues portions du sentier John Muir sont devenues inopinément éprouvantes : sacs lourds, neige irrégulière, transitions interminables entre la marche, la montée en peau de phoque et le ski. Le soleil tapait sans relâche, se reflétant sur la neige avec une intensité accablante. Les lèvres gercées, la peau brûlée, l'énergie s'épuisait sous la chaleur de l'après-midi. La progression est devenue irrégulière.

Un manteau neigeux trop chaud a contraint l'équipe à progresser de nuit. Le réveil sonnait à 2h00 du matin. Les journées s'achevaient en fin d'après-midi, lorsque la neige se transformait en une masse molle et collante qui sapait lentement les forces. Ce qui aurait dû être une progression efficace s'est transformé en une épreuve épuisante. Chaque pas demandait plus d'efforts qu'il n'aurait dû.
Les dangers ne se sont jamais présentés de la manière spectaculaire qu'ils auraient pu craindre. Il n'y a eu ni avalanches majeures, ni tempêtes violentes. Au contraire, le danger se manifestait sous des formes plus subtiles : une neige dure, raide et impitoyable au-dessus d'une zone exposée, où une seule erreur pouvait envoyer un alpiniste dévaler la montagne. Caldwell a comparé cela à de l'escalade en solo intégral à skis. Une confiance totale dans le contrôle des carres, aucune marge d'erreur.
Pour Townsend, le troisième jour a été le plus dur. C'était son anniversaire et aussi le jour le plus difficile de l'itinéraire, avec un dénivelé cumulé considérable sur plusieurs sommets. Son corps était toujours à bout. Chaque respiration était saccadée et douloureuse, « comme si on me poignardait… avec des milliers d'aiguilles brûlantes ». Il a pleuré trois fois ce jour-là, submergé par l'effort physique. Et pourtant, il a continué d'avancer.

Le sommeil n'apportait guère de répit. Les nuits étaient courtes, quatre à sept heures tout au plus, et rarement réparatrices. Le froid, l'inconfort, et même quelque chose d'aussi banal que le ronflement entravaient la récupération. À l'approche des derniers jours, les petits problèmes se sont accumulés : un matelas de sol perforé, des chaussures de ski cassées, des corps à bout de forces.
Le moment crucial est survenu là où les disciplines se sont enchaînées. La face Est de Middle Palisade exigeait des mouvements qui défiaient toute catégorisation, ni tout à fait de la roche, ni de la neige, ni de la glace, mais une combinaison précaire des trois. Cela demandait une adaptation constante, une prise de décision prudente et une concentration totale.
Ce qui aurait dû être un dernier effort s'est transformé en une véritable épreuve d'endurance. Le dernier jour s'est étiré sur plus de 24 heures en continu. Escalade, ski, traversée finale, puis retour vers la civilisation.
Le finish
Au final, la première traversée hivernale des « Norman’s 13 » s’est résumée à un engagement sans faille dans un environnement qui ne leur a jamais laissé de répit. Pendant huit jours, Townsend, Caldwell et Salen ont progressé sur un terrain complexe avec concentration et détermination, gérant les conditions météorologiques, la fatigue et les exigences constantes de l'itinéraire. Leur exploit repousse les limites de ce qui a été accompli en Sierra en hiver, établissant une nouvelle référence pour les futures équipes attirées par les grandes traversées techniques. Mais surtout, elle reflète un style de progression défini par la préparation, le partenariat et la volonté de rester mobilisé du début à la fin dans l’un des environnements montagneux les plus exigeants d’Amérique du Nord.

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